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C'est grâce à une attention soutenue pour capter la valeur formelle des petits riens qui sillonnent notre vie quotidienne, et avec une patience infinie à les manipuler que Jérôme Fortin fait surgir des poèmes visuels étonnants. On pourrait dire d'eux qu'ils sont des poèmes de rue, des poèmes d'itinérant qui grapille ça et là une capsule de métal, un mégot de cigarette, quelques ficelles, fils électriques, quelque livre oublié sur un banc. Ces objets et matériaux, d'une banalité déconcertante sont des empreintes urbaines qui, cumulées, finissent par créer un certain ton de la ville dont ils sont les déchets. L'artiste relève ces traces, les classifie, les redispose en séries puis nous les présente, cette fois transformé, sous verre comme le sont des insectes rares ou bien encore de coûteux bijoux. Quelques auteurs (Louise Déry, Laurier Lacroix) ont commis des textes évocateurs qui décrivent avec finesse ces matériaux urbains qui n'attirent l'œil que de celui qui déambule à la recherche des interstices où ces matériaux ont fini par échouer et qui n'ont, semble-t-il, plus de signification ni d'usage.

Sa méthode et ses procédures dévoient, tant sur le plan matériel que symbolique, une précision et une rigueur qu'exigent, aujourd'hui, les travaux minutieux pour les installations électroniques et informatiques complexes qui de plus en plus structurent, définissent nos gestes et nos comportements. C'est de semblables dextérité et acuité manuelle et visuelle que l'artiste récupère aux fins de réaliser à partir de petits riens ses objets sculptures où la main est égale de l'œil et que ni l'un ni l'autre ne peut faire rien qui ne soit de connivence et de complicité. On ne saurait même dire qui précède l'autre. Dans les années 1980, le Pattern Art s'est fugitivement manifesté sur la scène morcelée et dénivelée du post-modernisme en arts visuels par des travaux artistiques dont l'esthétique était à l'antipode de la culture de l'instant et en contrepied, entre autres, du design et des matériaux industriels. De même, les objets sculptures de Jérôme Fortin nécessitent le temps long des gestes minutieux, aussi petits soient-ils mais d'autant plus répétés. Le temps lui permet de faire muter la substance de petits riens en celle de formes inédites qui s'ancrent néanmoins dans une culture sans âge de l'objet. Certaines sculptures de Jérôme Fortin s'apparentent à des colliers ouvragés, à des étoiles de mer ciselées par le sable, là où le temps justement ne se compte plus tellement il semble infini.

La relation oeil-main s'est, depuis quelques décennies, cantonnée dans des fonctions d'exigence productive (les outils électroniques en sont les frappants témoins). Ici, l'humilité du geste est inséparable de celui du muséographe qui met en vue ces objets poèmes afin que d'autres puissent les examine à loisir, provoquant plus souvent qu'autrement l'ébahissement visuel.

Revenons au temps, puisqu'on sait trop, en ce début du XXIe siècle, combien il manque et combien il est compté, découpé, fragmenté jusqu'à faire de l'instant même le lieu de certaines formes d'art. Encore maintenant, au monumental en art est naturellement greffée l'ampleur du temps consacré à la réalisation de l'œuvre comme si cela était aussi allant de soit que les œuvres au volume réduit, l'arachnéen, ne requéraient que peu de temps pour les réaliser.", "En réalité, Jérôme Fortin nous convoque à une méditation sur le jetable et la consommation de masse toujours omniprésents dans notre imaginaire, à une méditation sur le temps gaspillé qui les accompagne. L'insignifiant, dans la civilisation matérielle qui est la nôtre, prend ici une valeur inattendue. Elle s'accompagne d'un sens de l'urgence à réactualiser le corps et ses gestes, hors les circuits automatisés, hors la performativité de l'instantané.

L’oeuvre de Jérôme Fortin s'inscrit dans une sphère solaire plutôt qu'il ne loge dans celle plus sombre de la tradition surréaliste où des objets singuliers avaient là aussi une place centrale. Cet artiste nous donne à voir et à regarder l'objet comme méditation. Il renouvelle le domaine du fait-main en arts visuels où le matériau récupéré et la forme que prend l’oeuvre s'échangent mutuellement leur nature respective, devenus indiscernables l'un de l'autre : à partir de petits riens laissés pour compte, une mémoire ancienne est rejointe qui concerne ce qui lie soi et le monde, l’oeil et la main.

Lorsqu'on parcourt le curriculum vitae de cet artiste, il est étonnant de constater combien les expositions personnelles et de groupe importantes se multiplient au sein de cette courte période allant de 1998 à 2003. Cinq ans ont suffit pour établir la présence indéniable de l’oeuvre de ce jeune artiste et de l'inscrire dans le champ de l'art actuel. L’oeuvre de Jérôme Fortin se manifeste par l'hybridité de façons traditionnelles de faire (travaux manuels) et une attitude d'ethnographe et de muséographe qui marque son geste artistique doublé d'un sens aigü de la mise en vue des oeuvres.", "La fortune critique qui s'attache à ses oeuvres consiste en des textes, des descriptions, des comptes rendus passablement abondants et étoffés pour désigner un intérêt réel des milieux critiques et des médias d'information pour cet oeuvre qui a déjà pris un sens déterminant sur la scène actuelle de l'art contemporain au Québec et au Canada.

Texte de Rose-Marie Arbour

 

With his sustained attention in capturing the formal value of the little things that crisscross our everyday lives — and his tireless patience in handling them —, Jérôme Fortin brings stunning visual poems to light. One could say of them that they are street poems, wandering poems that pick things up along the way: a metal capsule, a cigarette butt, some string, electrical wire, some book forgotten on a bench. These disconcertingly banal objects and materials are imprints of the city. Together, they wind up creating a certain tone characterizing the city for which they are refuse.

The artist gathers such traces, classifies them, rearranges them in series, then presents them to us, transformed and under glass, like rare insects or costly jewels. Some authors (Louise Déry, 1 Laurier Lacroix 2 ) have proposed evocative texts artfully describing this urban material, which only attracts the attention of the one who wanders about looking for the crannies where it has ended up, apparently meaningless and useless.

His method and procedures, both on material and symbolic levels, redirect a precision and meticulousness that is required for setting up the complex electronic and computerized installations that increasingly structure and define our gestures and behaviour. With such manual dexterity and visual acuity does the artist appropriate little things to produce his sculpture objects. Here the hand is level with the eye; in all things, the one is complicit and in league with the other, and none can tell which comes first.

This aesthetics of anonymous nothings is founded by the playful and grounded in time: to stroll, to visually rummage through the unformed, the chaos of objects and materials left by the wayside, to pick them up, assemble them, cut and pierce them, to braid and even weave them. Time envelops it all, like a discreet aura.

In the eighties, Pattern Art made a furtive appearance on the fragmented and uneven scene of the post-modern in the visual arts. Its art works were poles apart from the aesthetics of the moment, and contrary to, among other things, design and industrial materials. Likewise, Fortin's sculpture objects require the time of meticulous gestures, as small as they may be, but repeated all the more. Time allows him to transform the substance of little things into that of original forms, anchored nonetheless in the timeless culture of the object. Some of Fortin's sculptures resemble wrought necklaces, or sand-chiselled starfish, where time is measureless, seems infinite.

For the last few decades, eye-hand relationships were confined to productive tasks — electronic tools being an obvious example. Here, the humility of the gesture is inseparable from that of the museographer, who displays these poem-objects so that others may examine them at leisure, more often than not eliciting visual astonishment.

We come back to time — knowing all too well, in this early twenty-first century, in what short supply it is, so counted, parcelled, fragmented, that some art-forms make the very moment their venue. Now still, indelibly associated with monumental art is the length of time devoted to its production, as if it were also a given that smaller, gossomer works required little time to produce.

In reality, Fortin summons us to a meditation on disposability and the culture of mass consumption permeating our imaginations, to a meditation on the attendant wastage of time. The insignificant in our material civilization takes on unforeseen value here; and it accompanies a sense of the urgency of reactualizing body and gesture, outside the purview of automated routine and instant performance.

Fortin's work is more atuned to a solar sphere than to the darker one of surrealist tradition, where strange objects also had a central place. With this artist, looking on the object becomes a form of meditation. He renews the field of the handmade in the visual arts; recycled materials and the form taken on by the work exchange their respective natures and become indistinguishable: from little things left by the wayside, an age-old memory is kindled regarding what binds self to world, eye to hand.

Looking through this artist's resumé, one is surprised to notice how major solo and group exhibitions have proliferated in a short period, from 1998 to 2003. Five years were enough to establish the undeniable presence of this young artist's work and to place it in the field of current art. Fortin's work shows up in the hybridity of traditional methods (manual work), in the ethnographical and museographical attitude that characterizes his artistic gesture, and an acute sense of the work's visual display.

The critical mass attached to his oeuvre consists of fairly abundant and weighty texts, descriptions, and accounts, indicating real interest on the part of the critical milieu and the media for a body of work that has already taken a definite course on the current contemporary art scene in Quebec and Canada.